top of page

           Né en 1989, j'ai eu différentes expériences professionnelles. J’ai commencé à travailler l'argile en autodidacte.
À la suite de crises de spasmophilie, arrivées par le bout des doigts, mon rapport au monde a changé.

Est apparue la question de la présence (du corps, de la figure) dans un espace, une architecture. Question qui est celle que pose la sculpture.
Est apparue aussi la question d’un corps en rupture, sur laquelle l’abstraction picturale prend appui.
La figure humaine m'écrase du poids de toutes les présences qu'elle incarne, présences qui ne cessent de questionner la mienne, intangible.
Elle m'écrase du poids primitif - la vie, la mort, le Temps -, contenu dans un présent fuyant, condamné, impermanent.
Modeler l'argile, cet argile dont nous sommes tous faits, pour réincarner ces présences-ruines et arrêter, un instant, leurs chutes.
Modeler l’argile des mains par lesquelles les crises sont apparues, peindre l’incompréhension, pour réinvestir le monde à travers l’empreinte du geste sur l’espace, tenter d'exister, sinon rester vivant.

Capture d’écran 2023-01-13 à 16.31.16.png
© Copyright Samy Chaverou

Daumier fricote avec Giacometti dans un récit dantesque sur les Patriarches. La main si capable se brise parfois en mouvements sporadiques à la limite de l'appel au secours. On ne sait pas très bien si ces improbables doges d'Emmanuel Alloy, aux allures de Colomb, de Pasteur, de sénateur romain ou de père Goriot apparaissent ou disparaissent dans le geste du sculpteur. Ils semblent revenir d'un long exil dans une pièce oubliée d'un château abandonné.
Ils renoncent visiblement à établir le contact, perdus dans leurs pensées égarées, effarés de ce monde qui les rejette et les réprouve.
Quelques lignes dessinées filtrent leurs derniers feux. On ne saisit plus leur langage, mais leur lumière ancestrale pénètre parfois nos consciences étiolées.
Ancêtres occidentaux, vous reste-t-il une âme, qui s'attache à notre âme et la force à penser ?

Emmanuel Alloy est un autodidacte… Mais un enfant de la balle, tout de même. Sa mère est sculptrice, il est donc tombé dans l’argile tout petit ; cependant, il mettra longtemps à admettre sa vocation de sculpteur, préférant d’abord se consacrer à la peinture. Le tout, entre de multiples boulots alimentaires, comme beaucoup. Il est aujourd’hui projectionniste de cinéma, et surtout, grand cinéphile et grand lecteur. L’âme humaine l’intéresse, et il la cherche dans ses rencontres, dans ses collaborations, et bien sûr dans son travail. Sa façon très spéciale de sculpter laisse apparente cette recherche, comme s’il avait non pas monté une forme, mais libéré cette forme de la terre, en la déformant, en la malaxant sans aménité. Il semble forger, extraire de l’argile à force de gratter, de malaxer, d’anciens explorateurs, de grands esprits oubliés, des hommes de Lettres un peu perdus. Donner vie à ses personnages mais à peine, ils restent à la frontière du royaume des morts. Ils imposent leur présence comme des messagers d’un ailleurs : cet hier si loin de nous, où les esprits bloqués hantent une matière inerte. Ils ne peuvent pas nous parler : trop difficile. Ils sont là voilà tout. Nous ne pouvons rien pour eux, ils ont fait ce qu’ils ont pu pour nous, sans le savoir peut-être, comme les Dieux joueurs et ignorants du Bouddhisme du petit Véhicule ; et c’est libérateur. On admet leur existence, ils nous laissent tranquilles ? Belle équation.

Cécile Dufay, Galeriste.

bottom of page